Je ne regrette pas d’être venue : le paysage est magnifique. Et il l’est d’autant plus que nous l’avons mérité. Nous sommes une petite dizaine d’adolescents
encadrés par deux animateurs. Après une bonne heure de marche sur un chemin pentu et rocailleux, nous nous arrêtons près d’un petit torrent pour déjeuner. Certains, dont moi, n’hésitent pas à
tremper une main dans l’eau vive pour se rafraîchir avant d’être rappelés à l’ordre par les adultes (« si vous tombez dedans et vous blessez c’est nous qui serions
responsables ! »). Une centaine de mètres plus loin, le torrent tombe à pic, cascadant sur la paroi rocheuse.
Le bruit de l’eau accompagne nos sandwichs. L’atmosphère se détend et les conversations se mettent en place. Damien propose de profiter de la baisse d’attention des animateurs pour aller prendre
des photos de la cascade depuis le bord.
« Prend des photos si tu veux, je lui réponds, mais moi je ne m’approche pas du bord. Je n’ai pas d’appareil de toute façon. »
Je le suis tout de même à bonne distance au cas où. L’adolescent se rapproche dangereusement du bord, appareil photo à la main. Arrête ça, tu me fais peur ! Il se penche légèrement, pour
avoir un meilleur angle de vue sans doute. « Ne fais pas ça, tu vas tomber !» je le préviens. Il y a des moments comme ça où on aimerait avoir tort…
Damien vacille légèrement, tente de rétablir son équilibre, n’y parvient pas et tombe la tête la première dans le vide ; je n’hésite pas une seule fraction de seconde et me lance à sa suite.
C’aurait été plus simple d’arrêter sa chute depuis le bord, mais dans le feu de l’action, je n’ai pas réfléchi.
Je tiens mon ami par les épaules, nous empêchant de tomber plus bas par la seule force de ma volonté, qui me permet également de nous retourner la tête vers le haut. Oh putain, on est haut… si je
perdais ma concentration nous serions transformés en sauce tomate sur les rochers…
« Heu… Lili ? demande Damien. Qu’est-ce qu’il se passe ?
- Je me sers de mon pouvoir, je lui réponds laconiquement.
- Ah. Oui. Evidement. C’est typiquement le genre de choses qui arrivent tout les jours.
- J’ai besoin de concentration », je l’informe d’un ton sec, peut-être un peu agressif, en fermant les yeux.
Ne pense pas à ce qu’il y a en bas, Lili, pense plutôt à nous faire remonter. Ne regarde pas en bas, ne regarde pas en bas… Monte, monte.
« Mais qu’est-ce que… » dit une voix.
Je m’efforce de l’ignorer. Je dois sauver mon camarade, le reste viendra plus tard.
« Prend ma main ! » ajoute la voix, qui doit appartenir à l’un des animateurs.
Damien obéit et nous sommes tirés vers la terre ferme (que je n’ai jamais autant aimé de ma vie, je l’embrasserais presque).
Je remercie l’animateur dont je ne parviens pas à me rappeler le nom avant de demander à mes deux interlocuteurs :
« Promettez-moi tout les deux de ne parler de ça à personne, d’accord ?
Inutile de préciser de quoi je parle. Ils promettent tout deux d’un air entendu.
- Merci de m’avoir sauvé, Lili, je te revaudrai ça, déclare ensuite Damien. Mais j’aimerais quand même que tu m’explique un truc ou deux… Comment tu fais ça ?
- Bonne question, je lui réponds. Je le fais, c’est tout. »
Nous devons rejoindre le groupe ; les explications devront attendre.
Neuf ans, cela fait neuf ans que mon pouvoir de télékinésie s’est manifesté pour la première fois. Et pendant tout ce temps mes parents et moi avions réussi à le tenir secret. Ça devait bien être
découvert par quelqu’un d’autre un jour…
Ce n’est pas comme si j’avais eu le choix : c’était ça ou avoir la mort de quelqu’un sur la conscience.
« Je n’ai jamais été tout à fait comme les autres enfants, j’explique en chuchotant à Damien alors que nous dînons autant que possible à l’écart des autres à la cantine du
centre. D’abords, je ne tombais jamais malade. Pas le moindre rhume, rien, et c’est toujours pareil maintenant. Quand j’avais six ans mes parents et moi ont découvert que je pouvais déplacer les
gens et les choses sans les toucher. Evidement ça marche aussi sur mon propre corps. Seul ma mère, mon père, Machin, toi et moi sont au courant. Alors pour me remercier, surtout n’en parle à
personne. Je ne veux pas me faire remarquer plus que je ne l’ai déjà fait.
En effet la nouvelle du sauvetage a déjà fait le tour de toute la colo, sans la « partie surnaturelle » de l’histoire qui restera secrète.
L’animateur qui était présent (je n’arrive toujours pas à me souvenir de son nom. Tout ce que j’arrive à retenir, c’est sa coupe style militaire) s’approche de notre table et me demande tout
bas :
- Excuse-moi Lilith, mais tu n’aurais pas une marque de naissance par hasard ?
- Heu, oui, je réponds, un peu surprise. Une étoile dans mon dos, juste entre les omoplates. Pourquoi ?
- Oh, c’est juste à cause de… d’un vieux livre que j’ai lu il a longtemps, raconte l’adulte. Tu pourrais me la dessiner, s’il te plaît ?
Il me tend un papier et un crayon que j’utilise pour tracer une étoile à cinq branches dont deux vers le haut, comme des cornes. Je tourne la feuille pour que mon interlocuteur la voit dans le
bon sens.
- Voilà. Qu’est-ce que ton livre disait là-dessus ?
- Je ne me souviens plus très bien.
- Dis-le-moi quand tu t’en souviendras. »